Littérature



Sur la place Jeanne-d'Arc...

"Un gosse"

roman par Auguste Brepson

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Deuxième partie

VI

Quand nous sortons à quatre heures, nous nous attardons à jouer aux billes, à « fiau », à la bloquette, à la balle au chasseur ou à la balle au pot. Quant à cette dernière, je suis de piquet — le nez contre le mur, les bras en croix — c'est en fermant les yeux et en contractant les mâchoires que j'attends la balle qui va me frapper.

Les uns la lancent tout de suite en plein torse ; mais d'autres, plus raffinés, font durer mon supplice, visant longuement les endroits sensibles.

— Sera-ce au mollet, à l'oreille ou à la pointe des doigts ?

Un autre plaisir délicieux, c'est de nous laisser glisser — au grand dommage de nos fonds de culottes — sur les rampes de pierre de l'église.

Mais il nous faut parfois négliger ces jeux pour relever le gant que les laïques nous ont lancé.

Ils nous attendent sur la place Jeanne-d'Arc. Ils sont très nombreux : il y en a de trois écoles.

Mais nous y allons hardiment, sentant Pétard avec nous. Pétard c'est Muller. Nous l'avons surnommé ainsi à cause de son gros derrière qui tend, à le faire craquer, son fond de culotte rapiécé.

C'est notre chef. Il est râblé, trapu, agile et très brave.

Tous le redoutent et l'admirent.

Il le sait et en tire vanité, surtout devant les « quilles » (les filles), auxquelles il montre sa force en nous renversant.

C'est sa façon de leur faire la cour car il est rustaud et timide et avec cela très laid : une grosse tête ébouriffée, des petits yeux de rat, les oreilles en conque et le nez en pied de marmite.

Les premiers temps, nous étions tout ahuris et furieux d'être soulevés à l'improviste et terrassés en un tournemain.

Mais Brocard, malin comme un singe a vite éventé la mèche, et maintenant, dès que nous apercevons des « quilles », nous nous méfions et le raillons, mais doucement, car, bien qu'il ne soit pas méchant, nous craignons tout de même que, devant elles, vexe, il ne se fâche.

Il n'y a que Brocard qui ose exercer sur lui librement sa verve caustique, à cause qu'il a toujours des sous et qu'il le « bégaie ».

*
*     *

Dès que nous apparaissons, les laïques nous accueillent par le cri du corbeau : « coinc ! coinc ! » et par une grêle de pierres.

Mais aussitôt Pétard fonce dans le tas comme un petit sanglier. Nous le suivons et nous battons à coups de pied, de poing, de tête, avec une fureur, une haine, comme autrefois parpaillots et papistes !

Les boucles des ceintures tournoient comme des frondes, les gibecières comme des massues, des pierres s'en vont étoiler des vitres aux environs, il y a des cris, des pleurs, des nez qui saignent et des yeux pochés.

Quelquefois cela tourne mal, comme le jour où l'on emporta chez le pharmacien un des combattants, le front ouvert, évanoui.

Cependant, lorsque la guerre est déclarée entre rues ou entre quartiers, cela n'empêche nullement « coincs » et laïques de s’allier pour se cogner ; ceux de la rue Nationale avec ceux de la rue Clisson, ou ceux de la Maison Blanche avec ceux de la Butte-aux-Cailles. De même que si la banlieue bouge, tout le monde se coalise et, passant la barrière aux accents du classique refrain :

En chassant les gars d’Ivry
Hep... hé...la... hi... !

s'en va liquider l'affaire sur les fortifs...

Mais le vendredi je ne m’attarde pas et rentre vivement avide de connaître la suite du Masque de Fer.

Ç'est un roman historique. Il paraît deux livraisons à un sou par semaine. De grandes affiches colorées l'annoncent dans les rues. On y voit, au milieu d’une chambre en désordre, un seigneur en pourpoint rouge en terrasser un autre en pourpoint bleu et s’apprêter à l'embrocher sous les yeux épouvantés d’une femme à demi dressée dans son lit ; et en haut, dans un médaillon, un homme accoudé à l'embrasure d'un créneau, la tête enfermée dans une sorte de casque de scaphandrier.

Le Masque de Fer !

Ce roman me transporte d’enthousiasme. Depuis longtemps mon imagination demandait autre chose qui eût plus de ragoût que les historiettes des images d’Épinal ou du Journal des Écoliers. Elle peut à présent se régaler.

Tout y est !... coups d’estoc et de taille et rapts nocturnes, guet-apens et poisons, oubliettes et souterrains, évasions et chevauchées folles, pourpoints et panaches, vengeances, héroïsmes, amours !...

Mais il y a surtout deux aventuriers impayables qui font mes délices : Faribole, un ancien maître d'armes, qui dit toujours : « Troun de l'air ! », et Mistouflet, un ancien moine, qui dit toujours : « Doux Jésus ! ». Faribole est maigre comme un coucou et Mistouflet gras comme un... moine. À cause de cela il met dans des rages comiques le bouillant méridional qui est toujours à le traiter de goinfre et de fainéant.

Ma jubilation en est profonde.

Il n'importe : le moment venu, messire Mistouflet, ex-capucin, vous embroche aussi gentiment son homme que messire Faribole, ancien prévôt… Et leur colichemarde ne chôme guère, aux deux compagnons !... quelqu'un se charge de leur tailler de la rude besogne de maudit Gniaffon, un affreux nain tortu qui a juré de posséder leur protégée, la belle Yvonne — ce dont je frémis, car j'en suis tombé amoureux.

Heureusement que toujours, à la minute où je tremble qu'il réussisse, apparaissent mes deux braves... sans toutefois, par exemple, l'empêcher à chaque coup de leur glisser entre les mains !

J'enrage : et il me faut réfréner mon impatience jusqu'au prochain numéro pour savoir s'ils finiront par l'occire.

Quelqu'un aussi que je déteste profondément, c'est l'infâme Louis XIV, cet usurpateur, ce bâtard, qui trône pendant que Mgr Louis, le vrai roi, qu'il a fourré dans le donjon de Pignerol, rêve tristement derrière la grille de son masque de fer.

C'est révoltant. Aussi, lorsqu'en classe nous sommes au Grand Siècle, suis-je toujours tenté de refermer mon histoire, écœuré d'y voir ce roi porté aux nues, quand je sais, moi, pertinemment que c'est un gredin !

Je ne puis garder pour moi les prouesses de Faribole et de Mistouflet, et les narre à mes camarades.

C'est toujours dans l'angle favorable de la rue Clisson et du passage de la Belle-Moissonneuse que je fais mes récits.

Ma réputation de conteur s'est étendue et, indépendamment de mes intimes : Muller, Brocard, Gillequin, Ricaille, je suis entouré de presque tous les gamins des environs.

Il est vrai que, si Le Masque de Fer est en soi une œuvre passionnante, je sais encore la faire valoir par une interprétation incomparable, car rien n'égale pour en tracer les épisodes la verve de mon débit, si ce n'est la science de ma mimique.

Le feu sacré m'anime ; je tiens mes multiples rôles avec une égale maîtrise et apporte à les jouer aussi bien la fougue et l'audace d'un Frédérick Lemaître que l'entrain endiablé d'un Mélingue !

Aux endroits qui ne me paraissent pas, à mon gré, suffisants d'intérêt, j'amplifie ; je brode et exagère les autres pour corser l'effet.

Mais il est incontestable que ce sont encore les scènes de duel que j'enlève avec le plus de brio. Il faut me voir, le béret en bataille, l'œil étincelant, la joue en feu, mettre flamberge au vent — en l'occurrence une baleine de parapluie — et, bien en garde, faire des appels de pied, engager le fer contre d'invisibles, adversaires, avancer, rompre, bondir et brusquement me fendre en criant : « Touché !... Capédédious ! »

Alors je connais la gloire. Les applaudissements n'éclatent pas, mais tous ces yeux écarquillés sur moi, ces bouches béantes, ce silence expriment aussi bien que des manifestations tumultueuses l'admiration que j'inspire.

Une fois que j'en ai fini avec le Masque de Fer, emballé, je ne m'arrête plus ; il me faut absolument épuiser mon enthousiasme... et je raconte des histoires de mon cru.

Elles pèchent peut-être du côté de l'unité et de la vraisemblance, mais on ne peut leur refuser le mérite de l'improvisation et de l'originalité, aussi bien que d'un certain intérêt puisqu'on les écoute avec une attention égale.

Cependant un jour celle-ci, malgré tout le poignant de mon récit, fut détournée par la venue d'un personnage extraordinaire.

A l'encontre de Gringoire dans la grand'salle du Palais de Justice à l'annonce de la Esmeralda, je ne cherchai pas, en pestant, à ramener mon auditoire, car je partageai l'épatement général.

Le quidam qui nous arrivait était vêtu d'un complet de velours noir à larges boutons miroitants ; il avait la face entièrement rasée, de longs cheveux bruns sous un feutre à vastes ailes, un cache-nez rouge, des bottes courtes et un énorme gourdin.

Il s'en allait le nez au vent, faisant sonner le pavé du bout ferré de sa trique, et traînant dans son sillage toute une marmaille. En passant, il jeta son obole dans la sébile d'un loqueteux en train de dévider de son orgue l'air en vogue :

Sois bonne, ô ma chère inconnue
Pour qui j'ai si souvent chanté,
Ton offrande est la bienvenue,
Fais-moi la charité...

C'était Bruant.

Nous nous joignîmes à la troupe, émerveillés. Soudain, quelqu'un parmi nous cria : « La chienlit ! »

Alors Bruant se retourna et, furieux, exécutant avec sa matraque un moulinet impressionnant, la crinière secouée, épique, il barytonna : « Voulez-vous me foutre le camp, bande de c... ! »

Du moment qu'il y mettait des formes, nous nous empressâmes d'obéir à son injonction en nous éparpillant comme des moineaux.

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