Littérature



Le marchand de jouet de la rue Nationale

"Un gosse"

roman par Auguste Brepson

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Première partie

XIV (suite)

L'infirmière, qui s'était approchée au cri de ma grand'mère, le regarda une seconde, et, sans mot dire, lui rabattit le drap sur la figure. Puis, m'enlevant de la chaise, elle m'embrassa, et d'une voix émue, me dit : « Mon pauvre enfant, tu n'as plus de père ! »

Cette nouvelle me laissa froid car, outre mon sentiment encore bien imparfait de la mort, je n'avais, somme toute, que fort peu connu mon père, mais ma grand'mère m'emmena en sanglotant...

On l'enterra au cimetière d'Ivry, dans la fosse commune.

Ce jour-là, ma grand'mère me demanda si je voulais l'accompagner ou rester chez nous ; mais comme en me disant cela, elle me présentait — sans doute pour me consoler d'un chagrin que je n'éprouvais pas — ces deux choses merveilleuses et tant convoitées, un sabot peint en vert avec un fouet à manche de jonc et à lanière de peau, je ne balançais pas à prendre le parti qui pouvait me permettre de me livrer tout à mon aise aux délices d'un jeu aussi mirifique.

Néanmoins, sentant obscurément qu'un tel choix avait d'inconvenant en pareille circonstance, je dissimulai ma joie et donnai comme prétexte à demeurer chez nous la fatigue du voyage.

Enfin je les tenais donc ces jouets fameux ! que seule notre misère m'avait empêché jusqu'alors de posséder, mais qui, certainement, eussent dû être depuis longtemps entre mes mains, si mes yeux avaient été des aimants, lorsque je les contemplais à la devanture du père Patati-Patata !

Ma grand'mère et moi appelions ainsi un vieux bonhomme à barbe neigeuse et à redingote verdâtre qui tenait un petit bazar, rue Nationale, en face de l'entrée de la grande cité.

Dès que vous entriez chez lui, il s'empressait, et fussiez-vous un client d'un sou ou de vingt-neuf — plus haut prix — il vous faisait l'article avec une égale ardeur, en jacassant comme une vieille pie, sans arrêt... et patati et patata...

Je me rappelle encore mon émotion les rares fois que je pénétrai dans cette petite boutique obscure et basse, toute bourrée de jouets. La vue de tous ces trésors me plongeait dans l'extase et je ne savais quoi admirer le plus des toupies, chemins de fer, bilboquets, soldats de plomb et bergeries étalés sur les tables ou amoncelés dans les casiers ; ou des cerceaux, tambours, trompettes, pantins et cerfs-volants qui pendaient du plafond comme les stalactites de cette grotte merveilleuse.

Je sortais de là malade d'envie, mais serrant néanmoins bien fort dans ma main mon malheureux jouet d'un sou : un petit sabre de plomb, ou une minuscule locomotive remplie de bonbons multicolores, gros comme des grains de millet.

Je n'allai pas au convoi de mon père, préférant me livrer au plaisir du jeu de sabot, mais peu de temps après le chien du marchand de bouchons m'en donna une fière leçon.

Son maître, un vieux à tête de juif-errant, habitait dans le passage une de ces boutiques crépusculaires qui était un affreux taudis. Son industrie consistait à ramasser sur les berges de la Seine les vieux bouchons déposés par les remous, à les nettoyer, et à les revendre aux marchands d'encre qui en bouchaient leurs bouteilles.

Il mourut. On le mit dans une boîte de sapin que l'on hissa sur le char des pauvres, et, sans fleurs, ni couronnes, ni cortège, par un matin sombre et glacial, la noire voiture s'ébranla... Alors, on vit cette chose merveilleuse et touchante, le chien, auquel jusqu'alors personne n'avait fait attention, venir se mettre tranquillement derrière le corbillard !... En vrai barbet qu'il était, il suivait son maître « jusqu'au bout ».

Un croque-mort voulut le chasser mais il s'entêta.

Et les passants émus saluaient au passage ce convoi singulier et s'attardaient longuement à le contempler qui s'en allait doucement dans la brume...

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