Littérature



"Un gosse"

roman par Auguste Brepson

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Première partie

VII

Nous occupons, rue du Champ-d'Asile près de l'ancienne barrière d'Enfer, un petit logement, sur le derrière, au rez-de-chaussée.

Une cour de gros pavés, avec, au fond, près d'un appentis, un jardinet large comme un drap, enclos d'une palissade ; au milieu, un vieux puits desséché ; et tout autour, des bâtisses sales, d'un étage, où se voient aux fenêtres des linges qui sèchent, des pots de fleurs, une cage d'oiseau ; voilà le cadre mélancolique où s'agite à présent ma petite vie.

Les premiers jours j'étais tout dépaysé. J'avais la nostalgie de V... et de notre maison, et je cherchais le décor familier : la route, la haie du chemin de fer, la grande forêt frémissante et le vaste ciel. Mais quelqu'un me manquait surtout : Prunette. Je pensais à elle continuellement et j'entendais toujours ses hurlements de détresse au moment de notre départ. Que faisait-elle ?... S'accoutumait-elle ; à ses nouveaux maîtres ?... L'idée seule qu'elle le pouvait, au lieu de me réjouir, m'était insupportable, et j'avais de la jalousie et de la colère envers ces étrangers qui en prenaient soin et recevaient ses caresses !

Ma grand'mère, à qui la chienne manquait également, soupirait quelquefois : « Pauvre bête !... Elle est capable d'en crever ! » Alors mon cœur se serrait et j'étais dégoûté de la vie !

D'autres fois, pour s'illusionner, elle se plaisait à raconter des histoires de chiens perdus à de grandes distances et qui s'en étaient revenus.

En entendant cela, il me prenait un espoir fou qui se changeait bientôt en quasi-certitude : « Ma bonne Prunette allait sûrement revenir !... Elle était peut-être en route !... Je la voyais même. Elle avait franchi la barrière des Béjard et maintenant filait sur la route, entre les grands arbres, comme un point noir... Elle arrivait aux fortifications et je la perdais de vue dans le dédale de la ville... Puis soudain elle apparaissait dans notre cour, la langue pendante, les flancs palpitants, et je prenais dans mes bras sa bonne tête que j'embrassais en pleurant de joie !

Cependant, peu à peu, je finis par penser à elle sans chagrin ; puis moins souvent et finalement plus du tout...

*
*    *

Ma grand'mère travaille rue des Vinaigriers, dans une maison de chiffons neufs, que lui a indiquée notre voisin le tailleur ; et mon oncle aide à monter et à démonter les baraques foraines ou tourne la manivelle des manèges.

Nos voisins me gardent. Ils ont un joli intérieur tout en acajou, mais le tailleur a du malheur : sa femme, une jolie brune, plus jeune que lui, veut le quitter !... et j'assiste souvent à la même scène à la fois plaisante et navrante, où le tailleur, pour l'en dissuader, fait des bassesses. Je le vois encore, en bras de chemise, le mètre au cou, ses cheveux grisonnants lissés de pommade et partagés au milieu par une raie impeccable, les moustaches tirées en deux pointes aiguës, quitter son établi pour venir se mettre à genoux devant sa femme et, la voix mourante,, ses gros yeux remplis d'eau, la supplier de l'aimer !

Il était bien drôle.

Mais Mme Marie — elle s'appelait ainsi — le repoussait impatientée ou lui tournait le dos, toute secouée d'un rire moqueur.

Il aimait raconter son infortune à ma grand'mère qui l'écoutait avec complaisance et tâchait d'arranger les choses. Mais Mme Marie tenait à son idée : elle voulait absolument quitter le tailleur.

Quelquefois, elle me prenait sur ses genoux. Niché au creux tiède de ses cuisses, blotti contre ses seins fermes et élastiques où j’entendais les battements de son cœur, j'aimais à regarder son cou blanc, ses lèvres rouges et ses grands yeux noirs.

Parfois elle m'embrassait. Alors, quand je sentais sur ma figure le chatouillement de ses boucles brunes et le contact brûlant de sa bouche, il me passait un grand frisson, mon cœur battait très fort ; la tête me tournait et j'aurais voulu que cela durât toujours !

Ah ! je comprenais bien alors pourquoi le tailleur l'aimait tant !

*
*    *

Il y avait dans la maison un petit brun musclé et nerveux, avec des yeux luisants et une barbiche noire. Il était tapissier et portait toujours un tablier vert retenu aux reins par une agrafe de cuivre représentant une tête de lion. On l'appelait « Le Boulangiste » — sans doute à cause d'un certain général Boulanger dont il était fort question dans un estaminet du voisinage, où le tapissier paraissait faire autorité.

Je me souviens de m'y être trouvé un jour avec lui et mon oncle. La salle était remplie de monde, de bruit et de fumée. Parfois, dominant le brouhaha, s'élevait comme une dispute, et des buveurs, les yeux hors de la tête, vociféraient avec de grands gestes des paroles que je ne comprenais pas, mais où revenait souvent le nom de ce général Boulanger.

Je détestais profondément le « Boulangiste », car — au mieux avec Mme Marie, à qui il parlait doucement en la regardant dans les veux d'une façon qui me déplaisait sans que je me rendisse bien compte pourquoi — il apparaissait, à peine le tailleur parti livrer son travail, dans sa toilette verte, et Mme Marie m'envoyait aussitôt jouer dans la cour en me recommandant de ne pas m'approcher du puits.

Furieux et vexé, je me vengeais d'elle en lui désobéissant. Je grimpais sur un pavé et me penchais sur la margelle verdie, mais ne tardais pas à me reculer, épouvanté soudain de me sentir comme attiré par ce gouffre comblé de ténèbres. Je ne voulais plus y revenir, mais un désir irrésistible et pervers m'y ramenait !

Un jour, j'assistai au sauvetage d'un matou qui, une nuit, en faisant avec d'autres ses ébats infernaux, y était tombé. Depuis, il y miaulait terriblement.

Le concierge, un ancien zouave, avec une impériale blanche et le gosier, toujours gargouillant des râles d'un catarrhe, l'en tira à l'aide d'un seau où il avait mis du mou, fangeux, hérissé, hagard.

Il le fourra dans un sac dont il enferma l'ouverture dans sa poigne noueuse et, avant que je me doutasse de son intention, il fit tournoyer celui-ci comme une fronde et l'abattit à plusieurs reprises le pavé !

J'en restai cloué d'horreur.

Mais le chat avait la vie dure et malgré le sang qui mouillait le sac et tachait les pavés il hurlait effroyablement.

Alors je m'arrachai à cette boucherie et m'enfuis écœuré et épouvanté.

Le concierge avait, parait-il, couvert depuis le Siège que la viande du chat était délicieuse en civet ! N'empêche que je le considérais désormais comme un vieil assassin et je ne pouvais passer près de sans frissonner d'horreur et de dégout.

Il n'eut guère le temps de digérer son crime, car, peu de temps après, il rendait l'âme, étouffé par la catarrhe ; et la mère Colemiche, la matelassière, en me voyant jouer dans la cour, — le tapissier, en ce moment, remplaçais le tailleur, — eut l'idée fameuse de m’emmener le garder avec elle, dans son lit de mort, le temps que la concierge s'en allait à la mairie !

J'entrai dans la loge, sur la pointe des pieds, très impressionné.

La tête du concierge reposait dans l'oreiller, comme coupée par le drap. Il avait un bonnet de coton tiré sur les oreilles, les pommettes bleues, les lèvres blêmes et un œil grand ouvert.

Cela faisait plusieurs fois qu'il s'entêtait à le rouvrir. La mère Colemiche s'avança et délicatement, du doigt, rabattit la paupière.

Mais, après, elle eut affaire à une mouche qui circulait sur le nez du trépassé. La vieille avait beau la chasser, elle revenait toujours. Elle courait sur le bord des narines, y entrait, en sortait, ainsi de suite... Le nez m'en démangeait pour le concierge, et je me frottais pour lui !

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