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LE CAPORAL
par
Lucien VICTOR-MEUNIER
TROISIÈME PARTIE
Les apaches de la Butte-aux-Cailles
VIII
La fille de Jarsaillon
(suite)
— Oui, dit Adah, mais ce nom… qui n'est pas le mien, d'ailleurs, ne t'apprend rien. Écoute... Il faut que je parle... Il faut que tu saches tout… Après, tu me tueras ou tu me sauveras, ce sera comme tu voudras… Mais la vérité m'étouffe ; il faut qu'elle jaillisse hors de moi ; dût son poids m'écraser !... N'ai-je donc point résolu de tout dire ?... Mais ce n'était pas à toi que je voulais l'avouer... N'importe !... Écoute
— Parlez, dit-il d'une voix étranglée.
Christine, qui ne comprenait pas grand-chose à ce qui se passait, mais qui avait peur, s'était instinctivement rapprochée de son frère.
Adah appuyée sur son coude, comme soulevée par une force extraordinaire, les yeux luisants, continua :
— Je t'ai dit que tu aurais dû me reconnaître... et le reconnaître, lui... quand nous avons été confrontés avec toi, par le juge d'instruction... Je t'ai dit que tu nous avais déjà vus auparavant... Écoute... Te rappelles-tu la nuit du 3 novembre ?...
— Oui, dit Emmanuel tout frémissant
— Attends... Souviens-toi... La nuit est très noire... Il pleut à torrents... Sur la route de Vitry à Paris... une voiture passe... Un coupé... Un seul domestique, le cocher, est assis sur le siège... Dans la voiture, il y a une femme...
— Mon Dieu ! dit Emmanuel qui commençait à comprendre.
— Tais-toi !... Au bord de la route, trois malfaiteurs se sont embusqués... au moment où le coupé passe devant eux, ils s'élancent... L'un arrête le cheval, l'autre jette par terre le cocher qui reste étourdi par la soudaineté et-la violence de-l'attaque... Le troisième ouvre la portière du coupé Emmanuel voulut parler ; Adah lui imposa silence en lui enfonçant dans la chair du bras ses ongles ardents ; elle continua.
—Tout à coup, un homme sort de l'ombre en criant... C'est un soldat ; il a son sabre nu à la main... Les rôdeurs se retournent vers lui... La lueur d'un coup de feu raye l'obscurité... De son arme, le soldat frappe un des trois bandits... Ils se sauvent... Cela n'a duré qu'un instant... Le coup de feu n'a été entendu par personne... La route est restée solitaire... Le silence s'est fait de nouveau... Il y. a du sang par terre...
Alors Emmanuel eut un véritable rugissement :
— Vous !... c'était vous !...
— Oui, répondit Adah... c'était moi… Et si vous ne m'avez pas reconnue plus tard, c'est que, quand je vous ai forcé à accepter la bourse de peau qui-contenait 3,000 francs, j'ai dissimulé le plus possible mon visage et j'ai déguisé le son de ma voix.
Épuisée de l'effort qu'elle venait de faire, elle se laissa retomber sur le grabat.
Emmanuel, d'un geste fou, s'était pris la tête à. deux mains.
Puis il se pencha de nouveau, questionna :
— Mais alors, si c'était vous, pourquoi n'avez-vous rien dit ?... On n'a pas voulu me croire quand j'ai raconté cette aventure... On n'a pu retrouver personne, ni vous, ni les bandits qui vous ont attaqués... Puisque vous saviez la vérité, pourquoi ne l'avez-vous pas, dite ?... C'était la liberté, la vie, l'honneur que vous me donniez en parlant... Pourquoi n'avez-vous pas parlé ?
— Je ne le pouvais pas, répondit Adah, d'une voix qui n'était plus qu'un râle...
— Pourquoi ?... pourquoi ?... demanda encore une fois Emmanuel.
— Parce que c'eût été me perdre moi-même, me dénoncer…
— Vous ?...
— Et avec moi, l'homme qui conduisait la voiture..., celui qui était déguisé en cocher...
— Qui était cet homme ?
— Ne le devinez-vous pas ?... c'était M. Maxime d'Hastecour…
—Lui !...
Et tout à coup la lumière se fit terrible, aveuglante dans le cerveau d'Emmanuel.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! cria-t-il… Je comprends... Cet or !...
— Oui, dit Adah... Ces trois mille francs en pièces neuves… ils venaient de chez le baron Marpault ?
— Oui.
— Vous étiez la maîtresse du baron Marpault... Mon Dieu !... c'est vous qui l'avez assassiné...
— Oui, dit encore Adah.
Et comme Emmanuel, chancelant, égaré, ne trouvait pas une parole, elle-ajouta :
— Ce n'est pas moi qui l'ai frappé... Mais comme j'étais seule avec le baron... Maxime attendait derrière la porte, le poignard à la main… j'ai éteint l’électricité et j'ai ouvert la porte... Alors Maxime, guidé par moi, a pu se ruer sur le vieillard qui se débattait, affolé, au milieu des ténèbres... Il l'a tué...
Sa voix sifflait, rauque, entrecoupée ; Emmanuel écoutait, ses dents s'entrechoquaient ; et, d'horreur, ses cheveux se hérissaient sur sa tête.
— Le vieux est tombé, poursuivit Adah... Alors nous avons rallumé l'électricité... Il était mort... Maxime a cherché le testament... Il savait que cette nuit-là le testament devait se trouver chez son oncle... Il l'a trouvé... Il a brûlé tout de suite cet acte qui le déshéritait et dont il n'existait pas de double... On en' a retrouvé les cendres, je le sais... Puis nous nous sommes lavé les mains ; elles étaient rouges... J'ai pris la bourse contenant les trois mille francs, par précaution, pour égarer, la justice, pour faire croire que le vol avait été le mobile du crime... Après nous sommes partis... Voilà...
— Misérable !... hurla Emmanuel.
Et, défiguré par la fureur, vraiment effrayant, les mâchoires convulsées, le poing plein de menaces :
— Vous avez fait cela ?... C'est vous qui aviez commis le crime et vous, m'avez laissé condamner, moi, innocent !... Et vous n'avez pas eu, une hésitation avant ; pas un remords après... -Vous avez perpétré ce forfait froidement, cyniquement, en me bravant de vos regards impudents, moi que la fatalité accablait... Ah ! lâche !... lâche !...
Avez-vous jamais pensé à ce qu'ont été les conséquences de votre infamie ?... On m'a condamné à mort, vous le savez, puis aux travaux forcés à perpétuité... Et pendant trois ans, ma vie n'a été qu'une longue agonie... Pas un jour, pas une heure ne se sont écoulés sans qu'une souffrance nouvelle vînt déchirer ma chair, et meurtrir mon âme... Là-bas, au bagne, j'ai vécu sous le revolver des gardes-chiourme ; je me suis évadé, et j'ai manqué vingt fois de mourir de faim et de soif dans les déserts... J'ai laissé de mon sang sur les routes que j'ai parcourues, où j'ai rampé, me déchirant les genoux, implorant la mort comme une délivrance... Et c'est vous, c'est vous, misérable femme, qui m'avez infligé ce supplice devant lequel la pensée recule épouvantée...
Attendez… attendez !... Ce n'est pas tout ; je n'ai pas fini !... Je ne suis pas le seul innocent que vous ayez frappé... Mon père est mort de saisissement en apprenant mon arrestation... Il est mort en me croyant coupable, entendez-vous ?... Ma mère est morte de désespoir et de misère... Ma sœur... tenez, la voilà, ma pauvre petite sœur, qui nous écoute, épouvantée... Restée seule au monde, elle a roulé jusqu'au bas de la pente... Elle est descendue, d'échelon en échelon, jusque dans la boue... Elle est devenue la maîtresse d'un bandit promis à la guillotine ou au bagne...
Taisez-vous !...- je n'ai pas fini encore !... J'avais une fiancée... oui, une brave et douce jeune fille, que j'aimais de toute mon âme, et qui s'était donnée à moi parce que j'étais trop malheureux... Eh bien ! depuis que je suis revenu à Paris, je n'ai pu encore savoir où elle est, ce qu'elle est devenue, tant j'ai peur d'apprendre que, comme ma pauvre sœur, elle est une créature perdue, souillée à jamais... Ah ! j'aimerais mieux la savoir morte !...
Voilà ce que vous avez fait, gueuse !... voilà les crimes que vous avez entassés !... Oh ! je ne sais ce qui me retient, puisque je te trouve ici, sous mon talon, de t'écraser, comme on écrase une bête malfaisante, hideuse, infâme !...
Hors de lui, il se rua ; ses mains, agitées d'un tremblement convulsif, se nouèrent autour du cou d'Adah.
— Emmanuel ! cria Christine, mordue par l'effroi aux entrailles...
Mais ce cri ne fut pas entendu, Emmanuel, les mains crispées, demeurait prêt à anéantir d'un geste ce qui restait d'Adah... et ses yeux semblaient jaillir hors des orbites, tandis qu'une bave rougeâtre suintait aux commissures de sa bouche.
— Tu le peux ! râla Adah... Tue-moi ! écrase-moi ! je l'ai mérité... Je suis une criminelle et j’attends le châtiment... Seulement tu ferais mieux de me laisser vivra jusqu'après la vengeance…
— La vengeance ! balbutia Emmanuel.
— Oui... Tu as dit que tu voulais la justice, moi, je veux, la vengeance... Écoute !...
Le silence d'Emmanuel fut un acquiescement., il avait dompté sa colère : ses mains lâchèrent Adah ; il se redressa :
— Écoute, reprit Adah... Il avait été convenu-entre Maxime d'Hastecour et moi ou il m'épouserait... C’est pour-cela que je l’ai aidé à assassiner son oncle... Mais il a refusé de remplir l'engagement pris, j’ai appris qu'il allait se marier avec une jeune fille, Mlle de Champfloran... Alors je lui ai dit que s'il ne tenait pas sa parole de m épouser, je le dénoncerais... en me dénonçant avec lui...
Je l'aurais fait comme je l'ai dit ; il la savait ; et c'est pourquoi il m'a tendu la piège dans lequel je suis tombée... il a voulu me supprimer, et je m'étonne de ne pas être déjà morte... Il faut que les scélérats auxquels il s'est adressé aient trahi sa confiance... Tu vois qu'entre lui et moi, c'est une lutte sans merci...
Laisse-moi vivre, donne-moi les moyens de sortir d'ici... et sitôt libre, je crierai partout, je te le jure :
« Maxime d'Hastecour a assassiné son oncle, le baron Marpault !... » Et je donnerai les preuves. Et je dirai : « Tuez-moi avec lui, si vous voulez, ça m'est égal, pourvu, que je le voie guillotiner, ce misérable, cet assassin, ce lâche !... ». Tu comprends !... Ma vengeance, elle s'appelle pour toi réhabilitation, justice... Oh ! Je veux vivre assez pour pouvoir réparer la mal que j'ai causé.

