Un jour dans le 13e

 paris-treizieme.fr — À travers les rues bombardées

À travers les rues bombardées

Le Siècle — 16 mars 1871

Avant que les dégâts soient réparés, imitons les gens qui nous reviennent de la province, allons visiter les quartiers qui ont le plus souffert du bombardement.

Nous commençons cette promenade par la zone mouvementée qui s'étend derrière le jardin des Plantes et que la Bièvre traverse tantôt à ciel ouvert, tantôt en souterrain.

Ce quartier, que sillonne tout un réseau de rues paisibles, coupé d'un bout à l'autre par la voie populeuse qui a nom rue Mouffetard, a été l’une des plus rudement éprouvés. La nuit comme le jour on y entendait l'artillerie tonner, les obus crevaient les toits, éventraient les murailles, broyaient, fracassaient et faisaient ex plosion ; partout une pluie de tuiles, de pierres et de métal, dont les rares passants se garaient tant bien que mal en se faufilant le long des maisons.

Quant aux habitants, ceux qui n'avaient pas déménagé étaient descendus dans leurs caves ; chaque soupirail était alors cheminée par où sortait un tuyau de poêle.

Gravure parue dans le Monde illustré en janvier 1871

Aujourd'hui toutes ces rues ont repris leur physionomie, ordinaire, et l'on peut à loisir observer les dommages causas par les projectiles.

Dans la rue Lacepède et dans la rue Gracieuse, les pensions bourgeoises, contemporaines de Buffon, se sont ravitaillées et ont rouvert leurs portes, mais que de fenêtres ébréchées, que de ravages dans les fresques murales de leurs vieux jardins, dans la décoration stuquée de leurs antiques salons !

Dans la rue Rollin, aujourd'hui aussi calme que lorsqu’y demeuraient l'auteur du Traité des études, Pascal, Descartes, ou Bernardin de Saint-Pierre, des maisons tout entières ont perdu leurs vitres, des croisées sont remplacées par des planches, des jambages de pierre sont coupés en deux, enfin des mascarons camards, des moulures égratignées, des barreaux tordus, des panneaux brisés portent les empreintes de cette pluie de fer qui a duré pendant un mois.

Ruines de la Collégiale Saint-Marcel vers 1868. — Emonts ou Emonds, Pierre , Photographe
CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet

Un peu plus à droite, entre la rue Clovis et l’ex-rue de la Contrescarpe, les projectiles prussiens ont atteint quelques-uns des derniers fragments du rempart de Philippe-Auguste. Au coin du boulevard des Gobelins et du boulevard Saint-Marcel, une bombe a fait une énorme morsure dans le gros œuvre de la maison d'angle, et a entamé ce qui reste du portail du cloître Saint-Marcel. Heureusement que cette maçonnerie bâtarde, quoiqu'on l'ait respectée comme œuvre d'art, par ordre de M. Haussmann, n'offre aucun intérêt artistique ni archéologique.

Les maisons neuves de la rue Monge n'ont pas été plus épargnées que le reste.

La vieille église de Saint-Médard, dont la clocher servait de point de mire à l'ennemi, a aussi reçu un certain nombre de projectiles, comme l’attestent ses verrières cassées, sa voûte crevée et une multitude de dégâts analogues, mais les clefs de voûte, les culs de lampe et les pendentifs (les seules choses à peu près remarquables de l'édifice) n'ont pas été atteints.

Quand on examine le trajet du projectile qui a pénétré près de l'orgue, on frémit à la pensés de la catastrophe qu'aurait pu occasionner sa chute. En effet, après avoir percé combles, planchers et voussure, il est arrivé sur une dalle, et il a rebondi vers le chœur dont il a brisé les stalles ; or, il s'en est fallu de quelques centimètres seulement pour qu'au lieu de tomber sur cette pierre il ne s'engouffrât par un soupirail dans le calorifère, où s'étaient réfugiées plusieurs personnes qui auraient été infailliblement broyées.

En sortant de Saint-Médard, nous apercevons un groupé assez considérable dans un terrain vague près de la rue Pascal ; nous nous approchons, et nous reconnaissons que cette foule examine deux individus en train de plonger des crochets dans les eaux noires du la Bièvre : « Que font donc là ces messieurs ? demandons-nous aussitôt à l'un des assistant ? — Eh bien ! ils pêchent ! — Comment, ils pêchent ! répliquons nous en nous serrant le nez.— Eh ! parbleu ! oui, ils pêchent des obus ! »

Et en effet, dans la petite rivière comme dans les jardins, dans les tanneries et dans les terrains vagues de ce quartier, on retrouve chaque jour un grand nombre d'obus dont on fait des chopes, des chandeliers, des salières, et autres ustensiles de ménage qui contribueront à perpétuer le souvenir du bombardement de Paris par les Prussiens.

 



Le 13e avant et durant la Commune
(18 mars - 28 mai 1871)

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